ROCÉ

Interview de ROCÉ
Date : 22/05/2010
Lieu : Marché Gare
Par : David, HMK

Croisé en 2006 au Ninkasi Kao à l'époque, nous rencontrons cette fois le rappeur Rocé au Marché Gare pour la sortie de son dernier album : L'être Humain Et Le Réverbère. Toujours autant à contre-courant de ce que le rap français a désormais à offrir, le parisien nous délecte de ses bons mots et de ses phrases pleines de sens. Même quand on discute avec lui. (discussion en parallèle avec un autre journaliste)

ZYVA : On s'est déjà rencontré il y a un moment en 2006.


Rocé : Ouais, pour l'ancien disque.


ZYVA : C'était au Ninkasi Kao, c'était une très belle date et là tu nous reviens à Lyon au Marché Gare, tu connaissais cette salle ?


Rocé : Non pas du tout mais on dirait qu'elle a été créée dans un squat il n'y a pas longtemps et qu'elle va être détruite avec le squat (Rires). À part ça, la salle est belle.


ZYVA : En tout cas, ça fait bien plaisir de te voir sur Lyon, on relisait ce qu'on s'était dit en 2006, il y a beaucoup de choses qui ont changé depuis. L'identité était un peu cœur de notre dialogue. La scène française a beaucoup changé aussi avec le slam et ses dérivés... mais toi tu continues à faire la même musique.


Rocé : Ouais, je ne les ai pas attendus pour en faire, j'ai toujours tenu les mêmes discours je dirais « en avance », tu vois ? Que ce soit sur l'identité, le disque était sorti en 2006, j'avais commencé en 2003, quand il est sorti il était un peu précurseur de tout un truc qui est arrivé après... et en même temps en retard, vu que c'est des choses qui sont cycliques, donc voila. C'est pas très dur de sentir ce qui va arriver, et puis pareil pour la musique, ça veut dire que, les gens qui étaient là à baver sur certains artistes qu'ils trouvaient très "dans le moment" et "politiquement corrects" ont été déçus par la suite. Voila, quand on fait de la musique depuis 15 piges et qu'on l'a fait vraiment par passion, on se rend compte de toute façon de ce genre de chose... voila, on est déçu avant la déception.

Moi de toute façon, il y a qu'un truc qui me fait plaisir : continuer mon bonhomme de chemin et à me faire plaisir quand je fais du son. Le reste, je ne calcule pas vraiment.


ZYVA : Et t'as bien avancé avec un nouveau projet. On avait vu complet sur certaines affiches, ça fait plaisir !


Rocé : Au Nouveau Casino, ouais, ça fait plaisir parce que la date affichait complet en début de tournée. Quand tu pars avec un nouvel album et que tu commences ta tournée tu ne sais pas à quoi t'attendre dans le sens où tu n'as rien fait depuis un moment. Et arriver tout de suite avec une date complète c'est super encourageant !


ZYVA : Tu m'étonnes !


Rocé : C'est très encouragent, parce-que ce n'était pas gagné ! (Rires)


Journaliste : J'aimerais savoir qui se cache derrière Rocé, est-ce que tu peux nous rapporter ton parcours depuis ta naissance.


Rocé : Je suis né en Algérie, à Bab El-Oued, je suis arrivé en France à 4 ans. J'ai été passionné de rap en écoutant les premiers rappeurs sur Radio NOVA qui venait freestyler, qui étaient des jeunes adolescents : JoeyStarr, Kool Shen, Passi, Mc Solaar, Stomy Bugsy et j'en passe. J'ai vu un peu tous les différents parcours. Moi de mon côté j'ai été très discret et très rarement acteur. J'étais plus un observateur de ce qui se passait en faisant moi de mon côté mon petit bonhomme de chemin, sans mettre les pieds dans des groupes, mais en faisant des trucs tout seul ou avec mon frère Dj Ismael, surtout sur le premier album, voila. Dj Medhi nous a aussi « boostés » pour la sortie du premier album et les autres maxis avant...


Journaliste : Tu es allé très vite sur ton parcours, tu es passé de 0-4 ans au rap, mais avant tu es né en Algérie de parents algériens ?


Rocé : Mère algérienne et père russe mais de nationalité argentine, voila...


Journaliste : Ils faisaient quoi dans la vie ?


Rocé : (Rires) Ça c'est une question qui s'éloigne de mon parcours et du sujet, c'est pas indiscret, c'est juste inintéressant.


Journaliste : Tu ne veux pas en parler ?


Rocé : Non, non, j'ai décidé moi d'être dans la lumière du truc et peut-être pas eux. Pour mon père, je vais en parler puisqu'il y a eu un livre sur lui. Il était le faussaire, celui qui faisait les faux papiers dans la Résistance sous le régime de Vichy. Il a fait les faux papiers pour les Juifs qui étaient dans les camps de concentration pour les faire sortir, mais d'abord pour ceux qui n'étaient pas encore rentrés en camp, histoire qu'ils aient des papiers de non-Juifs. Une fois la guerre passée, il a fait la même chose pour le FLN, pour les Algériens et ensuite il a formé d'autres gens pour faire des faux papiers. Puis il a continué à en faire pour des luttes de libération en Afrique et en Amérique du sud. Donc il était « le faussaire des luttes de libérations ».


Journaliste : Est-ce qu'on peut dire qu'il t'a donné une certaine culture de la résistance ?


Rocé : Ça non, on n'écoute pas trop son père quand il raconte ça, on se dit qu'il radote, surtout quand t'es jeune. C'est pas les trucs qui te passionnent. Mais plus tard ouais t'en prend conscience et puis surtout ce qu'il a laissé c'est la conscience du long terme dans le sens où tout ça il l'a fait sans retour immédiat. Quand tu fais des faux papiers, tu ne sais pas si ça va servir, t'as pas de retour par rapport à ça, tu sais pas si les gens se sont fait arrêter ou pas. C'est seulement trente ou cinquante ans après que tu t'en rends compte de l'histoire que ça a donné... Ça date maintenant, il a 84 ans et il avait commencé à faire ça quand il avait dix-sept ans, donc tu vois ? Ça laisse dans la tête le "pourquoi tu fais les choses", et de toute façon si tu les fais parce que tu avais envie de le faire, ne t'attends pas à un retour au court terme, ce sera au long terme.


ZYVA : Comme dans la musique...


Rocé : Exactement, sur des rapports autant de quatre, cinq, six ans voir comment les médias vont tout d'un coup faire sortir un slammeur, un rappeur ou je ne sais quoi, tu vois ça, tu te dis, lui de toute façon dans trois ans on n’en parlera plus. Et toi tu continues à faire ton petit chemin, parce-que tu sais que c'est important.


ZYVA : C'est un peu ce qu'on disait tout à l'heure quand on s'est vu la dernière fois, c'était une autre ambiance, maintenant il y a des artistes qui se sont révélé et qui sortent un peu du lot, je pense à Casey qui a une belle verbe et qui est plutôt rock dans l'idée, avec qui il y a effectivement des messages, pas semblables mais avec une vraie empreinte...I l y a beaucoup de ça que j'ai retrouvé chez toi, alors est-ce que ce discours a évolué dans ce nouvel opus et comment t'as voulu apporté des variantes à ce que tu as pu faire jusqu'à présent ?


Rocé : Disons, que je n'ai pas peur de la répétition. Même si les thèmes restent les mêmes ce sont les angles qui changent. Dans la pop, la plupart des morceaux sont des morceaux d'amour et c'est comme ça depuis des dizaines d'années. On ne cherche pas que ce soit autre chose. Voilà, moi je pense que mes morceaux parlent tous à peu près de la même chose depuis mon premier morceau il y a dix ans. Et puis c'est comme ça, peut être que ça changera, mais c'est pas un but en soi, mon but c'est de réussir à trouver des angles inattendus que d'autres n'ont pas pris encore.


Journaliste : Qu'est-ce que tu écoutes qui pourrait t'influencer ?


Rocé : J'écoute tellement de choses... Je n'ai pas d'artistes de chevet. Je vais vraiment écouter plein de choses différentes et m'en inspirer... Je dis une connerie, mais Lady Gaga pourrait autant m'en inspirer que John Coltrane, alors ce sera pas de la même manière je vous rassure, voilà, l'inspiration tu la prends comme elle vient, l'idée, elle n'aura pas fait exprès... de me la donner


Journaliste : Sans parler d'artistes de chevet ou de gens qui t'inspirent, est-ce qu'il y a un album qui t'a marqué dans la scène française ?


Rocé : Euh.... ouais il doit y en avoir, mais je t'avoue que je n'ai pas fait attention, mais il doit en avoir.


Journaliste : des gens comme Casey ou la Rumeur ?


Rocé : Ouais, c'est des gens que j'apprécie, après je pense qu'on est assez mobile. Ça serait dommage de créer un espace de groupuscule de gens qui s'apprécient et qui font des choses similaires. Je sais que le monde marche comme ça et je sais que c'est comme ça qu'on obtient de la résistance, mais je trouverais ça dommage de faire ça comme ça.


ZYVA : Tu apprécies toujours Jacques Debronckart ?


Rocé : Ouais ben ouais(Rires), donc Debronckart était un chanteur de chansons françaises, voilà, on pouvait le rapprocher de Jacques Brel, ah ouais mais tu vois c'est ça qui est dommage, il faut trouver les rapprochements et les trucs... Mais voilà, il faisait de la chanson française qui était très intéressante mais il est très méconnu.


ZYVA : C'est un peu la face cachée de la musique de cette époque, on parlait plus de Brel.


Rocé : Ouais carrément !




Titre d'un artiste ou d'un groupe qui pourrait représenter ta musique :

Dorothée - Qu'il est bête

c'est un morceau très critique sur la bêtise et la société

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