GENERAL ELEKTRIKS
Entre des projets avec Blackalicious ou encore Honeycut, Hervé Salters, fondateur et leader de General Elektriks, était au Ninkasi Kao pour la promotion de son dernier album, « Good City for Dreamers ». Rencontre avec ce frenchy aux multiples casquettes, émigré aux U.S depuis 10 ans, adepte de l'expérimentation et du mélange des genres.
Hervé Salters : Ah vous avez un Olympus (enregistreur de poche) pour enregistrer ? C'est avec ça que j'ai enregistré mes enfants...
ZYVA : Ah ouais ?
H. S : Oui sur le morceau Helicopter. En fait on habite à San Francisco et on traversait le pont qui va de San Francisco à Berkeley, le Bay Bridge, et un hélicoptère est passé au dessus de la bagnole. Je sais pas pourquoi Adèle et Jules se sont mis à chanter I'm flying like a helicopter et je me suis dit qu'il y avait un truc à faire... Je suis rentré à la maison et j'ai trouvé un petit rythme qui allait avec la cadence rythmique de ce qu'ils avaient scandé. Après avoir bossé sur les progras et les beats je suis allé les rejoindre dans leur cour de récré. J'avais un métronome dans une main pour le tempo et un enregistreur MP3 dans l'autre et ils ont chanté cette chanson que j'ai enregistrée. Donc c'est vraiment eux qui sont à l'origine du morceau!
ZYVA : Ils ont donc eu une réelle influence sur ton dernier album?
H.S : Oui oui c'est un album qui est très honnête qui parle de ma vie aux États-Unis en gros, qui est avec ma femme et mes enfants. Little lady c'est sur ma fille Adèle en fait! Je sais pas si vous aurez des enfants mais c'est un drôle de truc quand t'es un mec et que tu as une fille. C'est la première fois que tu te mets vraiment à voir la vie à travers des yeux féminins parce que c'est très important pour toi ce qu'elle vit et pense. Et tu te rends vraiment compte à quel point le monde occidental est et reste très macho... Adèle posait des questions très pertinentes, malgré son jeune age, du style « Pourquoi il y a pas de monsieurs tout nus sur les couvertures des magazines? ». Toi tu trouve ça complètement normal parce que tu es habitué mais une petite fille se pose énormément de questions. La chanson c'est Little lady men say they own this town / Don't let them hold you down c'est à dire « petite fille fais ton truc et n'écoute surtout pas les mecs » en gros!
ZYVA : Et c'est différent San Francisco, c'est moins macho?
H.S : San Francisco c'est politiquement très correct. Au niveau de la façade et des rapports sociaux c'est très huilé, les gens s'acceptent les uns les autres, quelque soit ta dégaine ou la couleur de ta peau. Mais pour de vrai les gens se mélangent pas tellement en fait. Les gens se mélangent plutôt à Auckland, de l'autre coté de la baie, où il y a un melting pot type Paris ou Berlin. Sous couvert d'être assis sur ses lauriers d'ouverture d'esprit, c'est beaucoup de communautés qui restent entre elles.
ZYVA : C'est donc pas si différent des autres grandes villes américaines...
H.S : Si quand même déjà parce que c'est l'eldorado des homos, l'endroit où ils ont pu établir leurs droits et les imposer. De ce fait il y a quand même une ouverture d'esprit qui est innée parce que les enfants voient des hommes ensemble et des femmes ensemble depuis le plus jeune age donc il y a vraiment une ouverture d'esprit qui est indéniable. Par contre dès que tu sors de San Francisco et que tu vas sur l'extérieur tu retrouves une Amérique un peu plus sclérosée.
ZYVA : San Francisco c'est aussi chargé d'histoire musicalement, je crois que les Grateful Deads viennent de là-bas. Y a encore beaucoup de choses, ça bouge bien?
H.S : Vachement moins qu'à une époque en fait! Dans les années 60 la culture populaire de San Francisco a rayonné sur le monde entier, avec des trucs comme les Slice Stones, Santana, Grateful Deads, le flower power, la culture de l'acide viennent directement de là-bas quoi. Mai 68 en France est parti de la fac de Berkeley en 64 est s'est mélangé avec les civils rights movements des années 60. Ce qui se passe maintenant à San Francisco, d'un point de vue purement socio-économique, c'est que c'est une ville vachement chère. Beaucoup de gens peuvent pas y vivre car c'est une ville de yuppies, de cadres dynamiques à gros salaires, même pas bobos où il y a un coté artistique qui n'est pas chez le yuppie, le cadre qui fait plein de sous et qui est ravi d'en faire plein... Y a pas de mal à ça mais le fait est que ça a retiré pas mal de jus à San Francisco qui est devenue une ville beaucoup moins active artistiquement qu'elle l'a été.
En revanche maintenant c'est plus actif à l'extérieur de San Francisco comme à Berkeley ou Auckland d'où viennent Qbert ou les Invisible Scratch Pikzl qui ont inventé le turntablism... Dans le reste de la baie, où c'est moins cher, tu as donc des artistes comme à Brooklyn pour New York mais ce qui reste musicalement c'est pas tellement à San Francisco c'est plutôt en périphérie... C'est plutôt des mouvements indés, c'est pas des choses qui vont rayonner sur le monde entier de manière directe mais plutôt des choses dont vont s'inspirer d'autres gens qui vont eux, rayonner. Un mec comme Beck, par exemple, même s'il est de Los Angeles, il s'est pas mal inspiré de ce qui se passait à San Francisco dans les années 90. Tout comme Greenday qui vient de Berkeley mais c'est un peu plus massif donc c'est un peu l'exception qui confirme la règle...
ZYVA : Et qu'est-ce que toutes ces micro-structures ont crée de nouveau musicalement?
H.S : Je suis pas la bonne personne à qui demander car je suis un peu enfermé dans mon garage tout le temps. Je suis à peu près conscient de ce qui se passe autour mais je suis pas un gars qui sort tous les soirs dans les salles de concert ou nightclubs. Moi, je suis papa gâteau, dans le garage à la maison pendant la journée en train de bosser sur des morceaux et une fois l'école terminée je fais le goûter et prépare les lunch box pour le lendemain, ce que j'adore faire... Je me tiens pas super au jus de ce qui se passe mais ce qui est sur c'est que ça va influencer d'autres artistes et le résultat de ça c'est que c'est un peu snob San Francisco parfois. C'est à dire qu'ils ont un petit peu tendance à se foutre de la gueule de Los Angeles par exemple car il y a une espèce de rivalité entre les deux villes... Sauf que Los Angeles eux ils en ont rien à faire de San Francisco. C'est une rivalité bidon parce que c'est San Francisco qui se croit supérieur à L.A alors que tout se passe à Los Angeles d'un point de vue de l'industrie musicale. Même si pas mal de trucs qui viennent de L.A m'enthousiasment moins parce que justement c'est plus porté sur l'aspect commercial.
ZYVA : Et pourquoi être parti de France ?
H.S : Ma femme Sarah est moitié française moitié américaine en fait! On était tout simplement partis en vacances à San Francisco et on est tombés totalement amoureux de la ville.
ZYVA : Donc rien à voir avec la musique finalement ?
H.S : Non et je manque pas de le dire à chaque fois mais les gens ici n'ont pas envie de relever ça. C'était beaucoup plus simple que ça c'était plus de l'ordre de « on a qu'une vie allons voir ailleurs »! J'ai refais mon trou musicalement et j'en suis absolument ravi. Et effectivement ça m'a vraiment donné une deuxième vie si tu veux. Quand on est partis de France je venais de tourner une page avec le groupe Vert Coquin, dans lequel j'étais pendant les années 90. La fin du groupe était un peu amère avec une signature en major qui s'était mal passée et un disque mal promu. En fait c'était une connerie de signer chez une major pour un groupe comme Vert Coquin qui était un groupe beaucoup trop arty (artistique, non-commerciale). La maison de disque savait pas trop quoi faire avec nous on a du faire des compromis pour leur fournir une arme qu'ils allaient pouvoir utiliser alors que ça restait trop bizarroïde et hors-norme. Résultat des courses je suis sorti de cette expérience en me disent que si je pouvais pas gagner ma vie en faisant la musique que j'aime, et vu que j'aime pas faire de la musique que j'aime pas pour gagner ma vie, je me suis demandé ce que j'allais faire. C'est à ce moment là qu'on a décidé de déménager et c'était très bien car ça m'a mis une claque à plein de points de vue. J'ai pas tout de suite refait de la musique j'ai fait des petits boulots à droite à gauche qui m'ont ensuite rappelé que le truc que je préfère quand je me lève le matin c'est me mettre au piano et faire de la musique. Je connaissais pas du tout l'informatique, le sampling tout ça mais je me suis acheté un ordinateur, un micro et j'ai commencé à bidouiller avec des claviers, des loops, …
ZYVA : Et tu as travaillé avec DJ Shadow apparemment...
H.S : J'ai pas vraiment bossé avec lui disons que je le connais mais c'est un espèce de chat solitaire ce mec là! Il fait partie du collectif Quannum qui est un peu devenue ma famille d'adoption musicale à San Francisco. En fait il collabore moins avec les autres membres du collectif qu'à l'époque où ça s'appelait Solesides à la fin des années 90. Moi c'est plus le mec que je croise régulièrement aux anniversaires des différents enfants de chacun plutôt que vraiment en studio!
ZYVA : Tu avais entamé le projet General Elektriks en France car tu avais rencontré des gens qui t'en ont donné l'envie?
H.S : Non pas du tout vu que tous les albums je les fait tout seul. C'était surtout un défouloir artistique à la base. Je voulais pouvoir tenter des trucs sans avoir à répondre à personne de ce que je faisais. Le tout premier morceau qui a semblé avoir du sens c'est Central Park qui est sur le premier disque. Ensuite est venu un des seuls morceaux en français que j'ai fait, puisque je l'avais entamé en France, c'est Tu m'intrigues. Au fur et à mesure j'ai fait mes expériences et mes erreurs, et je continue d'ailleurs à en faire des erreurs mais je les met pas sur des disques (Rires)!!! Et puis une certaine esthétique a semblé se dégager ce qui m'a donné envie de faire un projet solo. Mais si tu m'avais dit il y a 15 ans que je ferais un projet solo j'aurais certainement rigolé! Moi je me suis toujours considéré comme le gars au clavier, derrière, qui accompagne des gens comme Femi Kuti, DJ Malik, -M-, etc. Mais à l'époque j'avais besoin d'un projet où j'étais le seul maître à bord et surtout le seul à critiquer en cas d'échec, ne serait-ce que pour trouver l'envie de collaborer à nouveau avec d'autres gens. Donc je me suis retrouvé à chanter sur le premier disque, « Cliquety Cliqk », alors que je ne suis pas chanteur à la base. C'est juste que j'avais déjà des textes qui traînaient que j'avais écrit pour Vert Coquin même si c'était pas moi qui les chantait. Et le boss du label Label Bleu, un label de Jazz français, avait entendu Tu m'intrigues puisqu'un pote à moi lui avait fait écouté. Il m'a appelé en me disant que si je faisais un album entier il le sortirait. C'est vraiment ce coup de fil qui a donné naissance à General Elektriks sans quoi pour moi c'était juste un truc que je faisais dans mon garage sans jamais penser en faire quelque chose. Bien sur au fond de ma tête je me disais certainement que ce serait bien d'en faire quelque chose mais je cherchais pas activement à produire quoi que ce soit de précis. J'étais déjà en contact avec les gars du collectif Quannum à San Francisco et du coup j'ai invité Lateef the Truthspeaker à écrire et rapper sur trois morceaux du premier disque.
D'abord en France c'est Radio Nova qui a relevé l'affaire et du coup y a eu la scène et je me suis retrouvé à monter sur scène derrière un micro à défendre ces morceaux alors que je m'étais jamais dit que j'allais faire ça! Au début c'était pas évident vocalement j'arrivais pas vraiment à tenir la route sur les premiers concerts et puis j'ai appris sur le tas. C'était en même temps déstabilisant car le niveau de trac avant chaque concert est décuplé et surtout tu sais que tu es jugé sur un truc que tu sais n'être pas ton fort, en l'occurrence le chant pour moi. Mais en même temps je me rendais compte que ça me faisait du bien d'être un novice en fait justement parce que ça m'aidais à retrouver cette passion originelle. Je suis un peu le vieux roublard au clavier tu vois j'étais déjà le gars qui savait bien le genre de clavier ou de pédale qu'il aime. Et donc ça devenait un espèce d'équilibre entre l'expérience que je pouvais avoir à ce niveau là et le manque d'expérience que j'avais avec la voix. C'est un petit peu ça General Elektriks un mélange de trucs purs et naïfs et d'autres choses assez contrôlées et expérimentées.
Et puis après ça la sortie américaine a eu lieu et je l'ai très peu promu aux États-Unis puisque c'est précisément là où Blackalicious m'a demandé de tourner avec eux pendant un an et demi. Moi j'étais ravi de me retrouver à nouveau au clavier avec ces mecs là qui font du Hip-hop progressiste intéressant. Après ça j'avais monté un autre truc qui s'appelait Honeycut, un trio de Soul qui peut s'apparenter vaguement à General Elektriks mais avec la personnalité des deux autres gars, Bart Davenport et Tony Sevener, qui est aussi très forte donc c'est quand même une sauce un petit peu différente. Derrière ça on a donc tourné pendant une bonne petite année aussi et c'est ce qui explique qu'il y a eu beaucoup de temps qui s'est écoulé entre mes deux albums. Après Honeycut je me suis mis à ressentir de nouveau le besoin de faire du General Elektriks. C'est à dire que quand j'ai fini le premier j'étais pas sur qu'il y en aurait un second mais comme il y a eu des tournées avec d'autres groupes entre temps j'avais pris un petit peu plus mes marques derrière le micro et j'avais une idée plus précise de ce que je pouvais me permettre vocalement. Je pouvais avoir un personnage plus central, faire un album où je me met plus à poil, qui soit plus un album Pop dans ce sens là avec des textes sur des trucs qui me sont assez chers et où je chante sur quasiment tous les morceaux. C'est pour ça que l'esthétique est un peu différente sur les deux disques, le premier étant plus une espèce d'esthétique de collage façon Hip-hop.
ZYVA : Justement on se demandait vers quoi allait aller General Elektriks maintenant...
H.S : À vrai dire je pense franchement qu'il y aura un autre album parce qu'on est en train de finir le deuxième Honeycut et je travaille également sur un projet de Hip-hop avec Chief Xcel de Blackalicious qui s'appelle Burning House. Mais j'ai déjà des idées pour le prochain General Elektriks et je veux continuer à faire ce que j'ai fait jusqu'à maintenant sur ce projet c'est à dire suivre mon instinct et là maintenant mon instinct me dit qu'il y a encore des choses à faire. Et puis c'est un super cadeau de voir que la sauce prend, que ça trouve des fans et tout. Moi j'hallucine totalement de savoir que ce truc que j'ai fait dans mon garage il y a des gens prêts à dépenser de l'argent, l'écouter et créer une relation spéciale avec. Même si il y a qu'un mec qui fait ça au monde c'est déjà énorme alors des milliers de mecs c'est dément! Ça te galvanise, ça te pousse et tu as envie que cette communication continue … c'est un truc assez beau quand même. Donc un troisième album j'ai l'impression de devoir le faire. Par contre je peux pas vous donner de date mais je vais essayer de le faire assez vite!
Titre d'une chanson qui pourrait vous représenter vous ou vous votre musique :
Charles Mingus - Far Wells, Mill Valley
car c'est un artiste qui me tient vraiment à coeur et c'est aussi une source d'inspiration.


