ERIK TRUFFAZ
Quelques mois après la sortie des trois nouveaux albums du célèbre trompettiste Erik Truffaz, « Paris », « Mexico » et « Benares », nous le rencontrons dans les loges du Ninkasi Kao en compagnie de Sly Johnson, notre Rahzel national, qui se permet de se glisser sans complexes dans la peau d'un certain Bobby McFerrin. Entre Jazz, Soul et Drum&bass, ces amoureux de la musique, accompagnés du batteur Philippe "Pipon" Garcia (collectif Mu), ont su offrir à une salle pleine une belle leçon de partage.
ZYVA : Vous sortez, non pas un, ni deux, mais trois albums...
Erik Truffaz : Oui, trois albums en novembre dernier.
ZYVA : Comment fait-on ça, un an après « Arkhangelsk » ?
Erik Truffaz : Déjà, il y a pas mal d'albums que je compose en groupe. Pour ces 3 albums, le travail s'est étalé sur un an et demi déjà, et voilà, j'ai collaboré avec Sly, il a écrit des morceaux, j'ai amené des morceaux, donc voilà, je n'ai pas tout écrit tout seul, et avec Murcof, on a partagé la musique aussi, il a amené des trucs que je n'avais pas trop, et avec le projet indien, je l'ai réalisé à Calcutta. J'ai fait ça en plusieurs coups.
ZYVA : Donc c'est vraiment trois univers différents ?
Erik Truffaz : Oui, c'est ça !
ZYVA : Vous vous êtes fondus dans chacune des villes, Paris, Calcutta et Mexico ?
Erik Truffaz : Non, j'ai donné des noms de villes, mais ce n'est pas... Mais j'allais enregistrer à Calcutta, Barcelone...
ZYVA : Vous vous êtes plongé dans la culture Indienne, vous en avez profité ?
Erik Truffaz : Ouais, plongé... Non, mais ça fait trois ans que je vais en Inde.
ZYVA : Vous avez une chanson nommé Saraswati, c'est un hommage à la déesse ?
Erik Truffaz : Oui, mais ce sont les paroles de la chanteuse Indienne, Mukherjee Indrani.
ZYVA : Ça vous touche l'hindouisme et la spiritualité très forte là-bas ?
Erik Truffaz : Je suis plus proche de la spiritualité des bouddhistes tibétains que des Indiens qui ont trois mille dieux, c'est un folklore qui fait sourire. Ce qui me touche, c'est les gens et leurs croyances, et la façon dont ils croient, je trouve ça très bricoleur, rigolo. Ils ont des petits autels, ils font des offrandes et plein de petits trucs...
ZYVA : Ces rituels sont à propos de se faire plaisir et quand on le fait, on ressent une joie en nous et du-coup c'est plus facile ensuite d'avancer...
Sly : C'est clair !
Erik Truffaz : Et en plus, ce qui me touche dans l'hindouisme, c'est le concept de la réincarnation. Alors les marxistes diront que si on pense qu'on va être réincarné, ça nous enlève l'envie de lutter pour nos convictions, donc on se fait plus facilement exploiter, les Indiens vont dire qu'ils acceptent ce sort...
ZYVA : Sinon, tu peux lutter pour faire de la bonne musique, pour toucher les gens ...
Erik Truffaz : Bien sûr, mais ce n'est pas une lutte...
ZYVA : Mais chacun a son rôle, le vôtre c'est ça !
Erik Truffaz : Oui, bien sûr, bien sûr !!
ZYVA : Beaucoup de gens apprécient votre musique, et dans mon entourage, j'ai pu entendre des « ça déchire » !
Sly : Ouais, il déchire ! (Rires)
Erik Truffaz : (à Sly) Toi aussi, tu déchires ! Mais pas ton jean...
Sly : Non, ça va, pas celui-là, pas encore, mais bientôt !
ZYVA : Vous pouvez me raconter votre « non-rencontre » ?
Sly : (Rires) À l'époque, j'étais à la maison de disques Virgin, et Erik Truffaz était à Bluenote et mon directeur artistique Mr Fernandez m'a branché sur un projet de jazz de reprises de standards et il a pensé à une collaboration avec Erik Truffaz. A la suite de ça, un rendez-vous a été organisé dans un studio un samedi matin, auquel je ne suis pas allé.
ZYVA : Un samedi matin, en weekend... (Rires) Et vous ne vous êtes jamais revus depuis ?
Sly : On s'est revu quelque mois plus tard sur un plateau de télé.
Erik Truffaz : Le batteur n'était pas venu, donc il l'a remplacé.
ZYVA : Donc c'était de l'improvisation ?
Sly : Oui, pure !
Erik Truffaz : Puis après, on a sympathisé, il est venu chez moi.
ZYVA : C'est l'improvisation qui nourri votre collaboration ?
Erik Truffaz : Non, ce n'est pas que ça, c'est ce qu'il est et ce que je suis aussi, nous avons des thèmes qu'on fait ensemble, pas du tout improvisés.
ZYVA : Tout est prévu ? Ou vous laissez la place au hasard ?
Erik Truffaz : Il y a d’autres morceaux complètement improvisés.
Sly : Même des morceaux structurés peuvent laisser la place à un moment improvisé.
ZYVA : Sly, nous avons remarqué un revirement dans ta carrière musicale. Dans tes choix... Beaucoup de gens ont pu le remarquer, notamment quelques beatboxers à Lyon. Comment expliques-tu tout ça ?
Sly : Je suis quelqu'un qui aime la musique profondément et qui vit à travers de nouvelles rencontres et de nouvelles expériences musicales, surtout ces expériences qui me font prendre un chemin parallèle, je suis toujours dans une voie mais d'autres s'offrent à moi, je les prends volontiers. C'est là que je me suis un peu démarqué du rap, car j'avais besoin d'autres choses pour m'exprimer, le rap me freinait un peu, c'est pour ça que j’ai pris une direction plus chantée, tout en gardant forcément le coté hiphop.
ZYVA : C'est le projet avec Camille qui t'a changé, ou ça date d'avant ?
Sly : Non non, je comptais changer, je commençais à m'intéresser de plus en plus à la Soul music et au Funk des années 60, 70, et au même moment, j'ai rencontré Camille.
ZYVA : Sur l'album « Paris », le choix des sons que tu fais, c'est un hommage à Bobby McFerrin ?
Sly : Un peu, oui, quelque part !
ZYVA : Parce qu’il a influencé toute une génération !
Sly : Ouais !
Erik Truffaz : Sur scène, c'est beaucoup de McFerrin, le disque représente la moitié de ce qui se passe sur scène, qui est beaucoup plus hiphop.
ZYVA : Par rapport au beatbox, comment trouves-tu l'évolution de cette discipline ?
Sly : Mortelle ! C'est une grosse communauté, je pense que la France est de loin la plus grosse communauté beatbox actuelle, le niveau est très très bon en France !
Erik Truffaz : Pourquoi?
Sly : C'est des enragés!
Erik Truffaz : non, mais pourquoi en France ? Ça pourrait être à Détroit ou à Philadelphie ?
Sly : Je ne sais pas trop...
ZYVA : Quand on a commencé à en faire, tout ce qu'on avait, c'était des cassettes avec les Fatboyz, Rahzel ou les Roots avec une chanson !
Sly : Oui, une chanson ! Pour moi, c'était les Fatboyz, vraiment.
Erik Truffaz : Je les ai, les cassettes de Rahzel, je les avais achetées...
Sly : Mais pourquoi en France? Je ne sais pas pourquoi.
Erik Truffaz : Quand même, la culture Hip Hop vient des États-Unis! Il doit y avoir des tueurs !
Sly : Oui, il y en a aussi, mais le niveau est très bon ici !
ZYVA : Chez les jeunes, avec Youtube, ils apprennent en un an ce que l'on a appris en trois ans !
Sly : Ouais, voilà c'est ça! Avec toutes les nouvelles informations, c'est comme les Djs, c'est pareil, les jeunes sont des enragés ! (Rires) Mais il y a quand même toutes les bases, tout le début, il faut les connaître, savoir aussi...
ZYVA : Il y a un festival de beatbox bientôt à Dijon ?
Sly : Ben oui, c'est Mr Ezra qui organise, d'ailleurs j'espère, je n'ai pas de nouvelles, je devrais me retrouver au championnat du monde en Allemagne, je serais juge officiel... On va voir.
ZYVA : C'est quand ?
Sly : Fin mai.
ZYVA : Sinon, ce soir, vous partagez la scène avec un autre groupe, N’Relax, de Lyon, vous avez écouté ce qu'ils font ?
Sly : Non, on va essayer d'écouter un peu.
ZYVA : Y a-t-il quelque-chose qui vous a touché musicalement ces derniers temps? Un artiste? Un prochain Sly ou Erik Truffaz ?
Sly : Oula...
Erik Truffaz : Hum... C'est une bonne question... On écoute plein de vieux trucs.
Sly : Dernièrement, j'ai écouté Louis Jordan, c'est un peu le père fondateur du Rythm’n’Blues et tout ce qui s'en suit... Mais quelque-chose de nouveau, ça ne me vient pas à l'esprit malheureusement. En même temps, je suis très concentré sur ma musique, comme je prépare un album.
ZYVA : Ça fait longtemps que tu es dessus?
Sly : Très longtemps, oui, il fallait le temps pour que je trouve réellement la forme de la musique et ça y est !
ZYVA : C'est la fin ?
Sly : On s'en rapproche, j'enregistre en juillet, ça va arriver cette année !
ZYVA : D'accord, on se recroisera sûrement pour ça !
Sly : J'espère bien!
ZYVA : Cool ! Une avant-dernière question, comment peut-on faire de la musique et se libérer de l'égo ?
Erik Truffaz : Etre sur scène est un aller-retour constant entre le trop d'égo et l'oubli de l'égo. T'es obligé d'en avoir parce que tu te montres devant des gens. Si tu n'as pas d'égo, tu restes chez toi, tu n'oses pas y aller, tu te montres pas, c'est très impudique quelque part. Et en même temps, penser à la musique, les échanges et les improvisations, c'est comme une conversation, si tu ne sais pas t'arrêter, si tu ne sais pas écouter, c'est que tu as trop d'égo! Ça arrive, alors ça devient très particulier et impossible pour les concerts. J'adore jouer avec des gens qui savent s'arrêter, c'est très important. Ce n'est pas tous les gens qui font ça, y’a plein de gens qui sont très bons mais certains ne s'arrêtent jamais, ils sont toujours en train de parler... Et c'est une question intéressante, parce que si t'as pas d'égo, tu fais rien, et si tu en as vraiment trop, t'es narcissique et tu te complais dans ce que tu fais, t'es sur que c'est incroyable. Donc on est sans arrêt comme un aimant, qui s'éloigne, qui se rapproche, avec l'égo il y a un rapport comme ça, avec le temps tu apprends à vivre avec ça. En même temps, pour vraiment progresser, faut suivre l'égo.
ZYVA : Un de vos musiciens dit : « On ne se fait jamais chier pendant les thèmes, mais pendant... ? »
Erik Truffaz : Ah, les impros ?
ZYVA : ... les Solos !
Erik Truffaz : C'est vrai que parfois, les solos sont un peu longs, mais quand ils sont beaux, c'est toujours intéressant.
Titre d'un artiste qui pourrait vous représentez, vous ou votre musique :
Les Gymnopedies - Erik Satie pour Erik Truffaz
Golden lady - Stevie Wonder pour Sly Johnson


