ABD AL MALIK
Abd Al Malik - Hall d'un hôtel lyonnais - rencontre dans le cadre des Fêtes Escales à Vénissieux. Après avoir attendu gentiment notre tour pour poser des questions, nous avons voulu en savoir plus sur Abd Al Malik, le rappeur-slammeur plébiscité par une France atteinte de la maladie du rap qui se cherche…
ZYVA : Qu'est ce qui se serait passé si Abd Al Malik aujourd'hui n'était pas reconnu comme il est aujourd'hui, en tout cas pas... enfin, nous, c'est bizarre, parce qu'on t'a connu y'a 1 an sur Couleur 3 ( radio suisse – fréquence sur Lyon 89.3fm ). On a de la chance à Lyon d'avoir une antenne locale qui nous permette d'avoir couleur 3 rapidement, et ils découvrent pas mal de trucs, bien avant tout le monde, en tout cas en France !
Abd Al Malik : Oui, c'est vrai !
ZYVA : Personnellement je me suis jamais dit "Abd Al Malik en France, ça va marcher un peu, les gens vont aimer ce flow un peu sincère et bien dit", mais je pensais pas que tu serais autant sollicité, au moins cet été. On te voit partout dans tous les festivals, on ne voit pas un seul festival où y'a pas Abd Al Malik, y'a souvent des festivals plus musiques du monde, peut-être un peu rock..Y'a toujours Abd Al Malik, on a l'impression, en tout cas en France...
Abd Al Malik : On sera en Suisse aussi, on est à Montreux!
ZYVA : Oui, en plus, exact! T'as pas peur que tout ça te revienne dans la figure un jour en disant "peut-être qu'Abd Al Malik il en fait maintenant trop, on le voit trop et demain on le verra plus"?
Abd Al Malik : Encore une fois, moi... tu sais... je me permets de te tutoyer?
ZYVA : Oui, oui, bien sûr, vas-y!
Abd Al Malik : C'est-à-dire que, pour moi, nos métiers c'est pas un sprint, c'est vraiment une course de fond, ça veut dire qu'à un moment donné, moi je me pose pas la question sur le futur, parce que peut-être que demain je serais plus là ou que je ferais un disque qui va moins bien fonctionner. Mon solo d'avant je l'ai fait pareil on en a vendu 5.000, celui-là on est à plus de 200.000, y'a eu le Constantin, les Victoires de la Musique... Donc ça veut dire qu'on peut passer de ça à ça, et vice versa aussi. Tu vois, donc je me pose pas toutes ces questions là, parce que si je commence à me poser ces questions-là, ça freine une forme de créativité, ça ferme aussi une spontanéité dans la démarche. Moi, tu sais, y'a vraiment cette notion de présence, c'est-à-dire à la fois être là et à la fois la notion de cadeau. C'est quelque chose qui nous ait donné là mais peut-être que demain le disque fonctionnera moins , y'a moins d'intérêt, etc, et je serais dans aucun festival, et j'aurais aucun prix, mais c'est pas grave! Parce que l'essentiel se vit maintenant, tu vois?
ZYVA : En même temps, t'as un discours qui est quand même autre que pas mal de slammeurs ou même rappeurs en France, je pense que ça te fait plaisir que certains se reconnaissent en disant... ça fait plaisir que y'ait des rappeurs qui fassent quelque chose de différent que ce qu'on peut écouter sur Skyrock.
Abd Al Malik : Mais ma démarche, elle est pas volontaire de différence..
ZYVA : Je te dis pas qu'elle est volontaire, mais que ça te fait plaisir de pouvoir exposer tes idées, ta façon de sentir les choses, les émotions non ?
Abd Al Malik: Bien sûr, bien sûr
ZYVA : Et si demain ça marche plus bien, tu seras peut-être un petit peu peiné de plus pouvoir le faire de manière aussi "grosse" qu'avant?
Abd Al Malik : Oui et non, parce que pour moi l'essentiel il est pas là. Encore une fois. Je parlais tout à l'heure de ma démarche spirituelle, c'est-à-dire que pour moi, l'essentiel est dans la vie. Ça, ça fait parti du décor en vérité, c'est-à-dire que, évidemment lorsqu'on est artiste on a envie d'amener notre parole au plus grand nombre, évidemment, mais pour moi c'est pas ça le plus important. Le plus important, c'est de cheminer, de grandir, de continuer à rencontrer des gens, et de pas tout d'un coup s'arrêter dans quelque-chose, de pas être dans l'artificiel, de pas être dans l'imposture, c'est ça le plus important. Le plus important, c'est vraiment de continuer à pouvoir se nourrir de rencontres. Et puis, j'ai une vision très basique des choses, parce que finalement pour moi on meurt tous, et ça c'est quelque-chose à un moment donné qui équilibre très vite la vie. Donc pour moi c'est pas ça le plus important. Evidemment, un peintre qui ne peut pas peindre, il est moins heureux que s'il pouvait peindre; quelqu'un qui a telle formation et qui peut pas, bien sur.. mais après y'a toujours, je dirais, le sens des priorités. Moi, ma priorité de vie elle est pas là. Ma priorité de vie, elle est dans la possibilité, justement, d'échanger, de partager, de grandir, de cheminer spirituellement parlant. Et est-ce que je suis un bon fils, est-ce que je suis un bon père, est-ce que je suis un bon frère, est-ce que je suis un ami sur lequel on peut véritablement s'appuyer, c'est ça le plus important. Et le reste, ça fait parti du décor, ça veut dire aujourd'hui c'est comme ça, demain ça peut être autrement, ça fait parti de l'aléatoire. Moi j'ai une grande conscience de l'aléatoire de mon métier et de la position dans laquelle je suis, parce que la reconnaissance extérieure, c'est quelque chose qui peut venir et partir aussi rapidement, c'est pareil. Et je l'ai vu, je l'ai expérimenté, donc ça va, je suis prêt à vivre l'inverse, y'a pas de souci..
ZYVA : Qu'est ce que tu penses que les gens voient en toi? Comment tu expliques un peu le succès que t'as depuis 1 an?
Abd Al Malik : Je pense qu'un succès ça s'explique pas vraiment, on peut plus facilement expliquer un échec. Je pense que ça correspond à quelque-chose qui est de l'ordre de l'air du temps, quelque-chose qui est de l'ordre du besoin, ou de non-dits... On a envie de quelque-chose et tout d'un coup on synthétise ces choses là, c'est accidentel en fait. Et j'ai le sentiment que j'arrive à un moment où on a besoin d'une certaine parole, d'un certain... Mais moi, comme je parle et comme je suis, y'a longtemps que je suis comme ça. Et j'étais pareil dans mon disque d'avant et j'en ai vendu 5.000, je suis pareil dans l'autre et y'a plus de 200.000 personnes qui tout d'un coup...
ZYVA : Mais y'en a d'autres qui arrivent comme ça et qui proposent aussi cette forme... Tu parlais de renouvellement de l'esthétique, y'en a d'autres, je pense à Rocé, ou Oxmo (Puccino), des gens qui ont tenté et qui tentent depuis longtemps, et qui arrivent à se faire entendre peut-être plus maintenant. Dans cette question, ce qui était mis en avant c'était de se demander... tous ces gens commencent à être un peu écoutés, est-ce que ça suppose pas aussi bientôt que le rap de manière générale en France va peut-être aussi changer, y'a aussi d'autres scènes...
Abd Al Malik : Mais il doit changer. Il est obligé de changer.
ZYVA : Pourquoi?
Abd Al Malik : C'est vital. Parce qu'on tourne en rond. Le gangsta rap, tout ça...
ZYVA : c'est stygmatisé, on est d'accord.
Abd Al Malik : Et puis, y'a autre chose aussi. Et c'est ça la force du rap, c'est qu'à chaque fois qu'on croyait la fin de quelque-chose, y'a autre chose qui naît. Parce que justement le rap n'est pas une musique qui existe en soi, c'est une musique qui se nourrit des autres styles. A chaque fois qu'on va croire que c'est la fin, ça va revenir à chaque fois puisque ça va se nourrir de ce qu'il y a de pertinent. Regarde, y'a tout d'un coup le slam, etc. Eh ben le rap peut se nourrir de ça aussi, je l'ai fait! Mais on peut prendre dans toutes les époques ; j'sais pas… À un moment donné y'avait une résurgence du jazz, t'as eu Jazzmatazz, t'as eu le travail de Dj Première, ce qu'il a fait, c'est toujours comme ça. A un moment donné, y'a eu le retour du rock, t'as les Run DMC qui vont travailler avec Aerosmith, c'est ça qui est merveilleux dans cette musique. Cette musique, ce qu'elle a de fort, et c'est pour ça que de mon point de vue, c'est le rock, le jazz, le blues d'aujourd'hui et même plus, parce que c'est quelque chose qui se nourrit, quelque chose qui n'est viable que dans l'universel, que dans la capacité qu'elle aura à dialoguer avec les autres, les autres styles musicaux, etc. Et si elle fait pas ça, eh ben elle meurt. Si cette musique ne fait pas ça, elle meurt. Et du coup, face à une certaine vision du rap, qui nous ennuie tous, profondément, à un moment donné qui tourne en rond, aussi bien dans les problématiques abordées, aussi bien musicalement, ça nous ennuie, y'a plein de choses qui nous ennuient. Alors tout d'un coup y'a Kanye West qui est arrivé, y'a Mos Def, y'a Talib Kweli, y'a Outkast, y'a une autre manière, mais qui se sent totalement en filiation avec NWA, ou... Y'a pas de problème, mais c'est pas la même chose, tu vois. Et c'est ce qui se passe! Et moi, en vérité, qu'est ce que je fais, j'invente rien, de toute façon en musique on n'invente rien, on remet à l'ordre du jour d'une certaine manière, on dépoussière... On parlait de jazz tout à l'heure, Guru, Première, ils l'ont fait avant moi, NAS quand il a travaillé avec son père Olu Dara dans des morceaux comme "life's a bitch"... Après, on va dire au niveau de lier par rapport au slam, tout ça , mais on n'invente rien! Quelqu'un comme Masta Ace, dans un vieux disque il reprenait des trucs de Gill Scoteron... Je veux dire, on n'invente rien, c'est cyclique en fait. Et je dirais dans l'art en général, rien ne nait ex nihilo, on revient toujours à quelque chose. On va parler de la chanson à textes, très bien, mais avant moi, ou avant d'autres, y'a eu Brel, Brassens, après tu peux aller encore plus loin, y'a Villon, je veux dire on n'invente rien, en fait. Donc ma manière de voir les choses elle est tout à fait humble, elle est juste de se dire moi j'ai tels goûts, j'apprécie telles choses, et je le fais c'est tout, après on voit si ça ... si y'a un écho avec le public ou pas. C'est aussi simple que ça, c'est-à-dire, vraiment, je ne me prends pas la tête. Vraiment, tout ça est très simple. Après, comme ça, parce que j'ai une conception des choses souvent très rationnelle, très comme ça, alors on peut croire que c'est complexe, mais c'est tout à fait simple tout ça, finalement. Naturel en tout cas.
ZYVA : Et tu vas chercher encore dans les bacs, tous les jours, des CDs?
Abd Al Malik : Quand on est avec quelqu'un comme Bilal, qui compose pour NAP, qui a composé pour mon album, on est ... Lui, il est tout le temps dans les bacs, il est tout le temps en train de chercher, de fouiner, on est là, on discute, on s'écoute, tout le temps. Ça fait partie du truc, ça fait partie de la culture.
ZYVA : Et toi, t'as découvert quoi récemment?
Abd Al Malik : Tu veux dire ce que j'écoute en rap ou en musique en général?
ZYVA : Plus ce que t'as écouté, acheté dernièrement et qui t'a bluffé ?
Abd Al Malik : Y'a des genres différents. Y'a Amy Winehouse que j'ai trouvé super bien, autant que le dernier The Clipse qui est incompris, je trouve. Le truc il tue! J'ai quoi? Y'a.. l'album de Miossec, L'Etreinte, que j'aime beaucoup. Moi je suis vraiment quelqu'un qui écoute de tout. Comme le hip hop, comme le rap, qui se nourrit de tout....Y'a plein de trucs, l'album de Feist il est super...
ZYVA : Tu parlais de Bilal tout à l'heure, c'est ton frère..
Abd Al Malik : C'est mon frère.
ZYVA : Pourquoi tu ne le présentes jamais comme ton frère sur scène?
Abd Al Malik : Ah si si, des fois, ça m'arrive!
ZYVA : Parce qu'on t'a vu deux - trois fois déjà... C'est en lisant ton bouquin que j'ai découvert ça tu vois, et je me suis dit "tiens, il le présente pas comme son frère"?
Abd Al Malik : Ah si, des fois je le dis, je le taquine!
ZYVA : C'est pas parce que t'as honte de lui?! (rires)
Abd Al Malik : Non, quand même!! (rires) Sans Bilal, je ne serais pas en train de vous parler là maintenant..
ZYVA : C'est souvent ce que tu dis sur scène en tout cas..
Abd Al Malik : Oui c'est vrai..
ZYVA : Et quand on lit le bouquin, on comprend aussi deux - trois trucs... Est ce que tu penses que tu vas faire des dates, à part en Suisse et en Belgique, à l'étranger?
Abd Al Malik : Oui, on fait une tournée au Japon en octobre, on fait quelques dates en Italie, on va jouer au Canada là, on va aux Franco là bas et on a des dates aussi à côté, au Canada, on va jouer aux Etats-Unis, on va jouer à New-York aussi, ouais y'a quelques dates!
ZYVA : T'es distribué dans ces pays?
Abd Al Malik : Au Canada, on est distribué, ça a bien commencé, au Japon aussi, y'a eu un pic, ça a très très bien commencé..
ZYVA : Les japonais, généralement quand ils sont sur quelque chose, j'pense que t'en as pour 10 ans! Faudra que t'aille tous les ans au Japon!! (rires)
Abd Al Malik : C'est marrant! Comme quoi la musique et le langage c'est universel..
ZYVA : merci!
Abd Al Malik : Merci à vous!
Titre d'un artiste ou d'un groupe qui pourrait te représenter toi ou ta musique :
Jacques Brel - La quête


