DIALECT
ZYVA : Tu nous disais que vous étiez là y'a une semaine ( aux Abattoirs de Bourgoin ), comment ça s'est passé ?
Gas : En gros, on a participé la semaine dernière à un dispositif qui appartient à la région de l'Isère, qui permet aux groupes pendant à peu près dix mois, d'avoir l'aide de la région dans le cadre de résidence. Alors il y a des résidences techniques, qui permettent d'améliorer ton son et tout ça, et y'a aussi des résidences qui permettent de mieux gérer le côté administratif des choses, qui n'est pas le domaine où on est le plus à l'aise. Donc c'est pour ça que cela nous a intéressé d'avoir un truc de suivi assez complet où on peut en même temps travailler sur notre musique et en même temps essayer de comprendre comment gérer notre truc au mieux. Et puis il y a aussi des concerts, une dizaine dans l'année qui sont proposés par les responsables de ces dispositifs, ça s'appelle c'est ma tournée.
ZYVA : Et ça s'est bien passé ?
Gas : Ouais, ça s'est bien passé ! On a pu arriver dans les 2 groupes qui sont choisis, entre Isère nord et Isère sud.
ZYVA : Et l'autre groupe c'est qui ?
Gas : L'autre groupe, c'est un groupe de rock qui s'appelle...( il cherche derrière lui ) AHD ! On est bien content car ça va nous permettre de tourner un peu plus. Nous, notre objectif c'est ça, c'est faire un maximum de concerts sur cette année, car on avait sorti un petit Ep de 6 titres qui s'appelait La spéciale et avec ce Ep qu'on a sorti l'année dernière mais pas vraiment distribué sur toute la France. Au départ, c'était vraiment une maquette améliorée pour présenter notre travail, on a commencé à démarcher et il se trouve que ça a bien plu aux gens; donc ça nous a permis de faire pas mal de concerts déjà sur la région lyonnaise et puis ailleurs, Dijon, Paris, Mulhouse,... Du coup, on aimerait bien rentrer en studio pour faire un album et on essaie de faire un maximum de dates, entre 15 et 20, pour préparer les morceaux et être prêts pour rentrer en studio. Car vous savez comment ça se passe dans l'auto production, si tu rentres et que tu n'es pas prêt, ça te coûte dix fois plus cher et ça sert à rien. Et puis nous, on est plutôt un groupe de live donc c'est grâce au live qu'on va arriver au niveau que l'on a envie d'avoir pour rentrer en studio, cet été si tout se passe bien!
ZYVA : Adieu les vacances alors ?
Gas : (rire) De toute manière les vacances, ça fait longtemps qu'on les a oubliées, c'est foutu les vacances, t'as vu !! Quand tu fais de la musique les vacances c'est foutu. Non seulement parce que tu n'as pas le temps mais aussi parce que toutes les tunes qu'on a, finalement on les passe dedans.
ZYVA : Vous arrivez à manger quand même, vous avez un boulot à côté ?
Gas : Ouais, on a une moitié du groupe qui bosse et l'autre qui est encore étudiante. Ils font en parallèle des études dans la musique et des cours de musique.
Zyva : La formation, elle existe depuis longtemps déjà ou pas ?
Gas : C'est une longue histoire ! Au départ, la moitié du groupe se connaît depuis 6 ans maintenant et en fait au départ moi, j'étais rappeur "traditionnel", c'est à dire avec des machines et tout ça, et je recherchais des musiciens depuis pas mal de temps. Et eux, c'était un groupe avec 9 musiciens avec une grosse session cuivres, 2 trompettes, 2 saxes. Ils faisaient des vieilles reprises et ils recherchaient un chanteur, quelque chose d'assez original pour dynamiser un peu leur concept. Au départ j'ai commencé à bosser avec eux, en rappant sur ces reprises là, j'écrivais des petits trucs, je venais de temps en temps aux répét,... Et au fur et à mesure, une partie du groupe voulait se diriger vers cette direction donc ils sont partis, et ceux qui partaient ramenaient d'autres gars,...On va dire y'a à peu près deux ans, on a fait cette formation là avec 7 personnes et c'est là qu'on a changé de nom et qu'on a commencé à faire ce truc avec que des compositions, nos propres textes et à avoir notre univers. Donc en même temps, c'est une longue histoire, et ça fait pas si longtemps. Ca prend du temps pour les mélanges de musique comme ça, pour que chacun comprenne ce que l'autre a envie de faire. Et le problème au départ, c'est qu'ils voulaient un rappeur mais finalement ils connaissaient pas vraiment le rap, dans le sens où ils avaient une idée très caricaturale des choses et qu'on a pris du temps pour se connaître, pour écouter les textes, échanger les musiques qu'on écoutait,...Dans le groupe, vous avez trois parties, 1 partie plus hip hop, 1 partie plus jazz et 1 partie plus funk ,le groupe c'est un mélange de tout ça, avec des aspects soul, car moi, à la base, les instrus que je préférais pour rapper c'était des instrus assez chaleureux, assez soul. De plus y'a des musiciens qui venaient beaucoup de formation classique ou d'écoles de jazz et ils étaient très techniques..
ZYVA : Ils avaient une autre approche du travail ?
Gas : Ouais, et nous ce qu'on voulait vraiment, c'était de ramener cette musique là aux gens et avoir un côté plus près des gens. Moi, mon truc que j'essaie de privilégier dans la musique, c'est que la technique te serve à faire passer des choses. C'est pas de se servir de la technique pour se faire valoir. En gros, la technique pour moi, elle te sert à faire passer une émotion, un message, elle apporte un outil pour mettre ça en place. Tu peux pas te servir de la technique, si tu n'as pas d'émotions, si t'as rien à dire. Et voilà, finalement, le problème de ceux qui sont bons en musique, c'est de savoir jouer plein de notes sans jouer vraiment chaque note. Alors moi les musiciens du groupe je leur dis souvent, là t'as mis 4 notes alors que t'aurais pu en jouer qu'une mais vraiment penser à cette note là ! Moi, à travers tous les voyages que j'ai faits dans ma vie, à chaque fois le rapport que j'ai eu avec des gens qui faisaient de la musique c'est vraiment ce que j'ai retenu ! Et Dialect c'est un peu ça, le message qu'on veut donner, c'est qu'on n'était pas forcé de se rencontrer car on vient pas forcément des mêmes milieux, mais on a réussi à se rencontrer à travers la musique et passer à travers toutes nos différences. On est dans une période où les communautés se referment un peu les unes dans les autres, et je trouvais que c'était intéressant de dire qu'à travers nos différences, on a réussi à avoir un langage commun. Mais on n'a pas un message très revendicatif. Au niveau des textes, moi, ce que j'aime écrire c'est des textes qui vont raconter des choses, mais un peu des textes à tiroirs, des textes à deux lectures. Par exemple, un morceau qui s'appelle mélodie à offrir qui fait partie du disque La spéciale, c'est un morceau qui parle du voyage, qui dit qu'on est venu avec des mélodies à vous offrir et vous, vous nous donner? votre énergie pour continuer, mais en dessous, je parle aussi de la notion d'étranger. Je veux dire qu'on est tous un peu étranger car, on est tous de passage..Ce qui m'intéresse c'est ça ! J'ai toujours été intéressé par...je sais pas si on peut dire des artistes français...
ZYVA : Pourquoi ?
Gas : Parce que j'écoute surtout des artistes américains et que les artistes français que je préfère, ils sont même pas dans le rap !
ZYVA : Tu penses à qui ?
Gas : Au niveau des textes, le truc le plus frappant, ce serait plus les Rita Mitsouko ! C'est à dire un truc super festif avec des textes super noirs. Je trouve ça super intéressant d'arriver à faire passer un message sans pour autant être dans l'évidence.
ZYVA : On arrive à capter une certaine évolution des genres en France tels que le rap avec le jazz, la soul avec des machines,...Ca a pris du temps non ?
Gas : En fait, bizarrement, y'a beaucoup de gens qui me disent quand ils voient le groupe ou d'autres qui font ce genre de mélanges, tiens c'est intéressant, c'est original, je pensais pas que ça pouvait se faire... et pour les gens qui écoutent du rap ou du jazz depuis longtemps, c'est complètement cohérent ! Ca fait plus de dix ans que je fais ça, et j'ai toujours voulu le faire comme ça. Mais dans le milieu dans lequel je viens, c'est pas forcément évident de rencontrer des musiciens qui eux mêmes avaient le feeling pour faire ce genre chose. Et ensuite, l'amour du hip hop, c'est ce qui t'emmène l'amour de toutes les autres musiques, de manière systématique, car pour retrouver nos boucles, on est obligé de fouiller dans toutes les genres : folkloriques, traditionnels, jazz, soul, funk, ... Quand t'aimes le hip hop, tu aimes toutes les musiques. Et c'est dans ce sens, que je dis que c'est cohérent, d'autant plus que quand tu regardes aux Etats Unis, la plupart des artistes de rap, leurs parents ou dans leur environnement, y'a des gens qui venaient du jazz. Un peu comme si le rap, c'était la nouvelle forme de jazz, de soul et de funk. A travers Guru,... et même les premiers albums de Solaar avec Jimmy Jay qui remontent à près de 13 ou 14 ans, tu te rends compte que les influences jazz étaient énormes ! Y'a aucune incohérence à mélanger du jazz et du rap, car ça s'est toujours fait ! Peut être qu'avant c'était plus avec les machines qu'on le faisait alors que maintenant, on a plus de rapport avec les musiciens. Ca vient aussi d'eux, peut être que de leur côté, ils ont eu envie d'élargir leur spectre musical et s'intéresser à nous. Ils ont aussi arrêté de dénigrer le rap. Et puis maintenant, ça fait 20 ans que ça existe le rap. Au début ça devait se démoder, et maintenant quand tu vois tous les gamins,...
ZYVA : Oui, en France ça s'est diversifié !
Gas: Oui, mais on n'a pas la possibilité de connaître les groupes. Au niveau des médias et la possibilité de pouvoir vivre de sa musique, on est tout de suite plus restreint et du coup il n'y a que certains types d'artistes qui peuvent vivre, c'est ceux qui vendent le plus ! Mais en fait, y'a plein de petits artistes en France, notamment sur myspace qui font des mélanges et des trucs supers originaux. Aux Etats unis, la masse de public est plus importante et ça permet d'exister de manière moins discrète.
ZYVA : Donc selon toi, c'est quoi la solution ?
Gas : Y'a beaucoup de groupes qui n'ont pas les médias avec eux, qui se débrouillent grâce à la scène, ça c'est clair ! Au delà de ça, il y a peut être un éducation de masse à faire, sans utiliser des mots pompeux, d'amener la musique de manière différente aux gens. Je me suis rendu compte en voyageant que chaque pays avait un rapport spécifique à la musique. En Afrique, aux Etats unis,... ils vivent pas la musique de la même manière qu'en France, et le problème vient de là ! On a une manière en France ou en Europe de consommer ou de vivre la musique, qui ne permet pas d'avoir un spectre super large dans la musique que tu écoutes, car c'est quelque chose que tu écoutes un peu en loisir. Les passionnés de musique ne sont pas très si nombreux que ça. Les gens prennent un peu ce qu'on leur donne.
ZYVA : On leur donne pas les moyens peut être aussi ?
Gas : Oui mais en même temps, le point positif, c'est que les artistes vont devoir développer leur propre réseau, s'organiser entre eux. Nous par exemple, on met en place un principe d'échange avec d'autres groupes. A chaque fois, qu'on passe dans une ville, on essaie de découvrir des groupes qui sont un peu dans la même veine que nous ou pas loin, on essaie de les inviter après à Lyon ou dans la région, pour dynamiser les échanges et permettre aux gens de découvrir des groupes qu'ils ne connaissent pas. Ca permet aux groupes de s'entraider positivement. C'est à dire qu'on nous donne pas les moyens de faire les choses donc on les fait nous mêmes à petite échelle. Y'a eu un gros problème avec les maisons de disques y'a 5, 6 ans, en tout cas pour le rap, car quand ce phénomène est arrivé, ils ont vu que ça pouvait vendre des disques et ils ont commencé à faire signer en pagaille les gens. Du coup, ça a pas mal décrédibiliser les artistes car t'avais l'impression que le premier gars croisé dans la rue pouvait sortir un disque comme ça. Et en plus , comme ceux là ne vendaient pas, ils se faisaient virer et les maisons de disques ne voulaient plus le faire ensuite. Cette saturation a bouffé tout le monde ! C'est peut être pas un mal qu'on en soit là car aujourd'hui les gens vont s'organiser par eux-mêmes, et seuls ceux qui auront vraiment envie pourront faire des choses. Ca va peut être re crédibiliser les artistes ! A un moment donné, si tout le monde fait de la musique pour plaire...
ZYVA : On crée plus ?
Gas : Ca va plus loin que ça ! Pour moi, la musique, elle a une teneur politique dans le sens où y'a un message, un idéal,...y'a un fantasme que tu projettes, et si tout le monde a le même, en face les gens n'auront plus d'échappatoires... Quand j'étais gamin, j'ai écouté des artistes qui m'ont fait me poser des questions. J'avais des univers tellement spéciaux, que je me posais des questions sur la société, comment on vit, pourquoi ils font ça,... ( la porte s'ouvre, et on lui dit qu'il doit aller faire sa balance ) Même quand une chanson n'a pas de message, je me dis toujours que c'est un message que de ne pas avoir de messages. Je dis pas qu'il faut forcement faire des musiques à messages, mais il faut un côté univers, un côté fantasme,...Si toi en tant qu'artiste tu projettes la même chose que les autres, y'a plus de diversité, c'est tout le temps les mêmes messages qui passent, y'a plus d'identité. On a l'impression de vivre dans un monde aseptisé où tout le monde rêve de la même chose alors que la réalité c'est pas ça. On n'est pas tous obligés de rêver de grosses maisons, de meufs à poils avec des gros seins, même si on aime ça, c'est pas obligé d'être notre idéal dans la vie. Souvent j'ai l'habitude de dire qu'il n'y a que des rappeurs de droite en France, quand tu vois les clips... Ok , la vie est dure mais si on se projette tous la même chose : le plus faible tu lui tires dessus, on a des grosses voitures,... où est le message ? Quel est l'intérêt d'écouter 10 mecs qui disent exactement la même chose de la même manière avec les mêmes clips ? Moi, j'ai fait le choix d'être moi-même et de me donner les moyens, car si ma musique ne me permet pas de vivre, j'essaie de faire autrement pour faire la musique que je veux faire ! De mon côté, je suis biologiste et je travaille dans la recherche à temps partiel et voilà, ça permet de manger et j'ai de la chance de gagner bien ma vie pour pouvoir le faire.
Titre d'un artiste qui pourrait représenter lui ou sa musique :
Kanye West " touch to sky "

