Interview
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EL-P

rappeur prolifique

  • Epicerie Moderne
  • 26/09/2012
  • HMK et Terence

Tout droit sorti de New-York, El-P est ce qu’on appelle un mec prolifique. Que ce soit au niveau de ces productions que beaucoup s’arrachent (Aesop Rock, Cannibal Ox, DJ Krush, Prefuse 73, Mike Ladd, Jedi Mind Tricks, ou encore l’album solo de Zach de la Rocha), ces remixs (Beans d’Anti-Pop Consortium, Beck, Dizzee Rascal, Syd Matters, Nine Inch Nails, TV on the Radio… et dans une moindre mesure ces albums solos. De passage à l’Epicerie Moderne de Feyzin, nous nous posons quelques instants avec lui afin de parler de son âge, de la promo et des élections aux USA…

ZYVA : Merci de nous recevoir, ça fait un bon moment que vous n’êtes pas revenu à Lyon ?

El-P : Oui, je suis ravi d’être ici.

Z. : Vous aviez un concert à Paris il y a quelques jours, j’ai entendu que ça s’était bien passé …

El-P : Oui, je passe toujours de bons moments à Paris, bon public, bonne énergie.

Z. : Cela faisait longtemps aussi !

El-P : Oui il me semble que c’était en 2008 la dernière fois, pour « I’ll Sleep When You’re Dead ». C’est un des problèmes quand on sort un album seulement tous les cinq ans, à chaque fois les gens me font « Je t’ai pas vu depuis cinq ans ! ».

Z. : C’est vrai que vous prenez toujours votre temps entre les albums.

El-P : Oui, j’ai l’espoir que ça change maintenant que je ne m’occupe plus de ma maison de disques, j’ai beaucoup plus d’opportunités, de créer de la musique … ma vie est un peu plus simple maintenant.

Z. : Ces dernières années vous avez fait un paquet de collaborations et autres projets.

El-P : Oui, ça a été de bonnes années, je ne savais pas comment le fait de ne plus avoir de label pouvait influencer ma créativité mais en même temps j’ai fait trois albums dans les deux dernières années donc … l’album instrumental « You’re all gonna burn in hell », l’album de Killer Mike, mon dernier album alors, je ne réalisais pas que je faisais tout ça et je me suis réveillé un jour en me disant « Merde, ça a marché ! ». C’est cool, avec un peu de chance je n’aurai pas la quarantaine la prochaine fois que je viens ici ! (rires)

Z. : Comme tu le disais l’avant-dernier album était instrumental, celui-là plus orienté textes, avec des messages, des messages importants …

El-P : Je sais pas, je pense pas, c’est tout ce qui me passe par la tête. Qui sait si c’est important ?

«Je suis au milieu de la trentaine aujourd’hui. [...] En termes d’âge moyen d’un rappeur je suis mort normalement donc c’est bien de savoir qu’au moins, je suis considéré, même comme un « zombie ». »

Z. : J’ai vu le premier clip avec des muppets, je me demandais « qu’est-ce qu’il a fait ? » ça me semblait étrange mais bien en même temps. On dirait que tu es plus apprécié pour ton travail aujourd’hui …

El-P : Oui, c’était une bonne année pour moi. J’ai toujours cru que si tu continues à faire quelque chose, à sortir de bonnes choses, tu seras reconnu au final, plutôt que de rêver de faire un méga hit. C’est un bon sentiment de finalement avoir une sorte de reconnaissance qui arrive finalement, c’est bien de savoir qu’au bout de toutes ces années … ça fait un bout de temps que je sors des albums maintenant, j’ai commencé très jeune, et je réalise ça seulement maintenant. Avec la sortie du dernier album, c’est la première fois que les gens disent « mais ce mec fait ça depuis un bout de temps en fait ! ». Ça n’a jamais été dit… En plus, je suis au milieu de la trentaine aujourd’hui, je devrais quasiment me tirer une balle en fait (rires). En termes d’âge moyen d’un rappeur je suis mort normalement donc c’est bien de savoir qu’au moins, je suis considéré, même comme un « zombie ».

Z. : Mais en même temps tu as toujours cet aspect « nouveau », tu es une nouvelle forme de zombie…

El-P : Ouais … je pense que le petit plus que j’avais par rapport à d’autres c’est que j’avais mon son… Je suis bizarre, donc ma musique sonne bizarre. Ça sonnera jamais vieux, daté, ça sonnera toujours comme quelque chose d’autre. J’aurai pu juste faire de la musique étrange et personne ne s’y serait intéressé, ça aurait pu être bien pire que ça …

Z. : On a rencontré il y a quelques mois Alias, rappeur signé chez Anticon, tu penses avoir un lien avec lui, son label, ce genre de musique ?

El-P : Je pense, au niveau du coté abstract peut-être.

Z. : On ne sait pas à quel degré les gens aux USA vous connaissent, comparé à d’autres …

El-P : Je ne sais pas non plus…

Z. : Sinon en Europe, ta tournée en Europe ne fait que commencer…

El-P : Oui, oui !

Z. : Et vous terminez à New-York, ta ville.

El-P : Ensuite on fait d’autres petites dates après, je sais plus où. On avait fait une grosse tournée nord-américaine avec Killer Mike, Mr Motherfucking Esquire… c’était pour promouvoir mon disque et c’était génial. Quand on reviendra il y aura des festivals, d’autres concerts … ensuite on part en Australie au début de l’année 2013. Mais en fait je veux surtout reprendre l’écriture pour un prochain disque.

«Je l’ai souvent dit mais il y a seulement deux choses que j’aime dans l’industrie de la musique, c’est enregistrer un album et le jouer sur scène. Et le reste est vraiment d’horrible…»

Z. : Au moment où tu as dû revenir sur scène après une longue pause, tu t’es pas senti un peu rouillé ? Après avoir été pendant un long moment producteur dans l’ombre d’autres artistes. Le fait de repasser sur le devant de la scène, c’était difficile ?

El-P : Je pense que tout le monde se sent un peu rouillé quand on recommence à répéter, mais je me sentais surtout excité. C’était excitant d’avoir un nouveau « vivier » musical sur lequel travailler. Je l’ai souvent dit mais il y a seulement deux choses que j’aime dans l’industrie de la musique, c’est enregistrer un album et le jouer sur scène. Et le reste est putain d’horrible …

Z. : Comme les interviews !

El-P : Particulièrement les interviews … Tout le coté business du truc, promotionner, mais bon tu le fais parce que tu dois le faire, t’as de l’ambition, tu veux que les gens écoutent ta musique. Mais ce que je veux dire surtout c’est que j’adore jouer sur scène. J’ai toujours eu cette voix dans la tête qui me harcelait pour me dire que je ne faisais pas tout ce dont j’étais capable au niveau de mes concerts. Les shows étaient bons mais je voulais plus, quelque chose de meilleur. J’ai beaucoup travaillé pour reproduire ma musique en live avec de bons musiciens, et ne pas la remplacer, trouver les bonnes personnes, les bonnes vibes. Ce tournant s’est passé surtout pendant « I’ll Sleep When You’re Dead », je me suis dis que c’était un genre de concert différent, je sentais que mes morceaux étaient plus facilement jouables sur scène, quelque chose de plus théâtral. Quand j’ai commencé, je faisais que du Rap, je rappais sans jamais m’arrêter. Et quand j’ai progressé dans ma carrière de producteur, avec la façon dont je faisais ma musique, j’ai donné à mes morceaux une sorte de « récit sonique », une émotion, il y a plus d’air pour la musique, plus d’espace. Jouer ces morceaux a vraiment été la meilleure expérience pour moi, je m’en suis senti vraiment mieux.

Z. : Donc tu prends ton temps pour déterminer ce qui se passera à la prochaine tournée, comment tu vas organiser ton show, qui tu vas choisir pour jouer, comment tu vas présenter tes travaux ?

El-P : Oui, en même temps si je ne le faisais pas en cinq ans de pause …

«J’ai toujours été jaloux des groupes de Rock qui peuvent arriver sur scène et jouer quelque chose qui n’est pas sur leur album, ou jouer une version d’un morceau qui ne sera faite qu’à ce concert là.»

Z. : Non mais par rapport à des MCs qui vont sur scène et qui démarrent une bande-son qu’ils ont bidouillée sur un Mac.

El-P : Non mais c’est cool pour eux si ça leur va. Moi ce n’est pas ma vision, j’ai passé un paquet de temps, un mois à répéter, tous les jours, 8 h par jour, en essayant de faire les choses bien, je prends tout ça très au sérieux maintenant. Je veux que quand les gens viennent à mon show, qu’ils se prennent une claque, qu’en sortant ils sentent qu’ils ont vécu une expérience, pas qu’ils ont vu une version cheap de mon album. Genre « hey voila ma performance vocale à moitié convaincante ». Pendant des années, j’ai fait ce truc avec une bande-son, c’est cool mais mes attentes, ma perspective de la musique a tellement changé et évolué depuis mon enfance. Ma compréhension de la musique continue de grandir… J’ai toujours été jaloux des groupes de Rock qui peuvent arriver sur scène et jouer quelque chose qui n’est pas sur leur album, ou jouer une version d’un morceau qui ne sera faite qu’à ce concert-là. Quand je commençais les concerts, je réécoutais et je me disais « c’est comme mon album à part que je sonne essoufflé ici, le micro est à chier, et j’aimais pas écouter mes concerts ou même les regarder. Du coup j’ai travaillé très dur ces dernières années, surtout avec mon dernier album. Je voulais quelque chose de très spécial. Que les gens sachent que ce qu’on fait c’est du live, que ça leur appartient sur le moment.

Z. : Alors il y a une vraie différence entre les morceaux sur albums et en live aujourd’hui ?

El-P : Oui, j’ai pris la décision d’ajouter des choses aux titres, parce qu’un truc qui m’énerve chez les artistes Hip-hop souvent, c’est que quand ils veulent faire quelque chose de plus gros, plus massif en live, ils se disent « Prenons un batteur pour remplacer la boite à rythme ! » ou carrément « Prenons un groupe pour jouer ma musique ». Mais soyons honnête, ça sonne mal généralement, n’est pas pour ça qu’on aime le Hip-hop … à part si c’est The Roots mais sinon on n’écoute pas du Hip-hop en live pour avoir un son de groupe, on écoute pour avoir du bruit, des basses, pour les sons étranges, torturés qui viennent du travail d’un producteur. Je bosse énormément sur la production de mes albums donc quand je joue je veux que les gens entendent mon album, et je veux l’entendre moi aussi, je veux voir l’impact qu’il a. Au lieu d’enlever des choses j’ai donc décidé d’en ajouter et les musiciens avec qui je travaille sont mes meilleurs amis, des mecs du groupe Chin Chin. Ils jouent sur mon disque, ils sont venus, on a écouté la musique en pensant ce qu’on pouvait faire de plus. Si tu peux imaginer mon son encore plus détaillé, avec plus d’épaisseur.

Z. : Ça sonne plus lourd que sur l’album ?

El-P : Non je pense pas, tu verras par toi-même, mais on va dire qu’on a ajouté des solos, des parties de synthés …

Z. : Une dernière question avant de terminer, les élections aux USA arrivent bientôt, comment la politique transparaît dans votre musique ?

El-P : Je pense que des gens font des disques où ils parlent de façon très spécifique de politique, en citant les problèmes et en donnant des solutions… Je pense que si tu racontes ton quotidien, tes expériences, de vraies histoires humaines, les gens seront touchés par ça, influencés, conscients de certaines choses. Mais si t’écoutes mon disque tu sauras peut-être ce que c’était de vivre à New-York cette année, et peu importe les psychoses que j’ai à l’esprit, c’est un résultat de toute la merde qui se passe autour de moi. Mais je n’adhère pas au concept d’album politique, ça m’importe peu, dire quelque chose de trop spécifique n’est pas intéressant, ce qui est intéressant c’est l’expérience humaine, la difficulté de rester sain d’esprit aujourd’hui, c’est ça le combat politique pour moi, je pense que toutes les batailles « extérieures » qu’il y a dans ce monde viennent de batailles intérieures, c’est là où se déroule le combat. C’est l’idée derrière l’album « Cancer For Cure », l’idée qu’on conserve toutes ces batailles à l’intérieur. Mais je ne vais pas vous raconter quoi que ce soit sur quoi que ce soit, tout ce que je peux dire c’est que je deviens peut-être complètement taré. Mais je me réserve le droit d’avoir totalement tort sur tout ce que je dis dans mes albums… C’est très dangereux quand un artiste commence à prendre la posture de quelqu’un qui a raison. Une des raisons principales pour lesquelles je n’écris pas sur la politique est que je ne crois même pas que la politique existe vraiment. Je ne pense pas que ce show tv qu’ils diffusent aux USA en ce moment est plus qu’un show tv (Les élections américaines ndlr).

«Je pense que les gens font souvent fausse route par rapport à ma musique en se disant qu’elle est politique parce que je parle de ce que je vois, la vérité que je vois.»

Z. : On a un peu la même vision en Europe lorsqu’on regarde les élections américaines, rien que par rapport aux spots de pub de vos candidats, ça nous semble surréaliste. Il n’y a pas ce mix entre politique et publicité ici … pas de spot tv contre tel candidat …

El-P : Et bien vous manquez quelque chose ! C’est hilarant ! Si vous considérez que le job pour lequel ils candidatent est un vrai job, je suppose que vous seriez très excités ou énervés par rapport à ça. Pour moi ça ressemblait à deux acteurs faisant le casting pour le rôle principal d’un show tv, je m’en fous totalement, je regarde bien American Idol de temps en temps (La Nouvelle Star aux USA ndlr) mais je vais jamais appeler pour voter ! Je ne pense pas réellement qu’ils sont talentueux ! Mais ce serait fun de regarder de temps en temps, genre « Hey que font ces trous du cul en ce moment ? ». Mais du fait de la posture que je prends, vous pouvez la trouver triste ou tragique… j’aimerai ne pas avoir cette vision mais c’est là où en est ma vie, et je crois que la seule vérité à trouver dans la musique n’a rien à voir avec la politique, ou alors la politique qui s’instaure dans la conversation interne, la lutte de l’homme pour comprendre qui il est. Mais je suis très touché par toutes les réalités, pas celle de la télé, celle de toute cette merde… Personne à la télé ne parle de la réalité du monde, ils proposent une hallucination, genre « hey venez tous dans mon hallucinations et à l’intérieur de cette hallucination on pourra parler des détails ». Mais c’est une hallucination, alors pourquoi je devrais débattre ? Je pense que les gens font souvent fausse route par rapport à ma musique en se disant qu’elle est politique parce que je parle de ce que je vois, la vérité que je vois. C’est le rideau que j’ouvre sur une réalité, mais ce que je veux faire c’est une musique qui reste actuelle quelle que soit l’année où tu l’écoutes.

Z. : Alors, vas-tu quand même voter ?

El-P : Putain, non ! (rires)

Titre d’un artiste ou d’un groupe qui pourrait vous représenter vous ou votre musique :

Jean Luc PontyCosmic Messenger
Poses une question stupide, t’as une réponse stupide !

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