ZYVA : Hi Rocé. Allez santé !

Rocé : A la vôtre les gars!

Z : Et bien merci de nous accueillir, on a peu de temps tu dois te préparer mais tellement de choses à dire, si tu le permets, on commence à partir de nous, ZYVA, on essaie de mettre en avant différentes identités, tu nous parles aussi d'identité, au singulier sur le titre de l'album, mais sur ton site tu évoques "les identités".

R : Alors ce qui se passe c'est que c'est une identité sur l'album mais en fait dans toute sa complexité, dans toute sa pluralité, et en même temps aussi les identités, plusieurs appartenances et ça ne peut pas être une identité avec une seule appartenance, on peut aussi envisager l'identité en imagination, parce qu'il faut se rappeler que l'être humain peut se projeter ailleurs, c'est pour cela que l'identité est complexe, parce qu'on se projette, on a cette volonté de progresser, d'avoir une curiosité qui nous amène ailleurs, et puis il y a le crescendo qui montre aussi que l'individu est divers.

Z : Tu évoques le fait de se rappeler que l'être humain peut se projeter, tu évoques le rappel.

R : Les chapitres sont infinis, il n'y a pas une histoire mais des histoires d'ailleurs, il y a un proverbe, certains disent qu'il est africain mais il ne l'est pas, je ne suis pas d'accord avec ça mais, le gars qui l'a dit existe, il dit « on aura jamais la version du Lion mais celle du Chasseur », et c'est pareil pour la France, c'est pas seulement une question de version, il y a des choses sur lesquels on ne parle pas. Il y a quelques histoires que j'ai citées, ça peut être les canaques. J'ai cité des choses qui on un rapport avec la France le fait aussi que dans la mémoire collective Française on connais les Blacks panthers, on connaît Malcom X mais on ne connaît pas Frantz Fanon. C'est un gars qui a inspiré les Blacks Panthers, il avait des relations évidentes avec la France dans la mesure ou euh, il était Martiniquais , c'était l'élève d'Aimé Cézaire, il a aidé la France durant la seconde guerre mondiale, après il a fait partie du FLN pendant la guerre d'Algérie, et c'est pourtant quelqu'un qui n'a pas étudié à l'école. Il avait pas mal de concept sur la colonisation, c'était un psychiatre, il a écrit pas mal de livres qui sont étudiés mais à l'étranger, dans les pays Anglo Saxon, pas en France ...

Z : Mais comment ça se fait que ça ne traverse pas la Manche ?

R : C'était étudié en France avant jusqu'aux années 70 et après ça a plu jamais été étudié parce que c'est tabou. Les pays anglo-saxons, eux, ont une autre manière de gérer leurs colonies. La France est un pays "musée", elle doit garder une histoire très belle. C'est le pays des droits de l'homme, de la liberté... choses dont le pays est fier et il ne peut pas se dire qu'il a été sali par son histoire. Les Etats-unis sont jeunes par exemple, donc ils peuvent assumer leur histoire " sale ". La France a plus de mal, c'est la légitimité, les droits de l'homme,...C'est pour ça que dans un morceau comme Je chante la France, j'ai parlé Olympe de Gouges, qui elle a écrit la déclaration des droits de la femme, mais qui s'est faite guillotiner pendant la révolution. On disait, voilà, s'il y a les droits de l'homme, il va de soit qu'il y ait les droits de la femme qui vont avec, alors que le droit de vote des femmes cela fait pas longtemps que ça existe. C'est plein de petits trucs qui font partie de l'histoire mais qu'on nous apprend pas parce qu'elle était anti-esclavagiste et qu'on est dans un pays qui nie son sexisme.

Z : Et le tapage autour du film " Indigènes " c'est une manière d'avancer ou de faire déculpabiliser les gens et le gouvernement français d'avant ?

R : Disons, que c'est bien de parler de ce genre de choses car les gens ne le savent pas forcément. C'est positif. Mais ensuite, c'est pas un message c'est une information. Après si le message c'est de dire, avec tout ce qu'il ont fait, les morts qu'ils ont eu, ce qu'ils ont sué pour être français, ils méritent de l'être, je suis pas d'accord avec ça ! Dans le sens qu'on a pas à demander aux gens de faire la queue, ou des efforts pour être français. On l'a pas demandé aux gens qui n'étaient pas dans les colonies françaises. On l'a pas demandé aux italiens, on ne l'a pas demandé aux polonais,...de se battre sans avoir leur propre mot à dire, leur décision pour des guerres où on leur demande même pas si elles sont justes ou pas. Des guerres qui sont injustes et qui ne sont pas là pour la grandeur de la France, sur le plan moral. Etre fier qu'un tirailleur sénégalais aillent en Algérie pour tirés sur des algériens, si c'est ça le message, et bien je ne suis pas d'accord avec celui-là. C'est malsain qu'on en soit là encore avec ce genre de messages.

Z : On décèle une forme de volonté de se dégager vis à vis des autres, une certaine culture,... le rap évolue même si tu ne veux peut-être pas te formater à une case; existe t-il une case Rocé alors ?

R : Au bout d'un moment, certains artistes, et j'en fais partie, se disent que le genre musical est un détail. Seule la qualité musicale compte. Dans le milieu du rap, au début, je pense qu'il y avait de la qualité, les premiers albums NTM par exemple, où les textes et la musique étaient poussés. Les gens saturaient du punk et allaient au concert de NTM. Le public allait de 12 à 80 ans. ( rires ) C'était de la musique avant d'être du rap. C'est ce que j'essaye de ramener aujourd'hui. Le rap aujourd'hui brasse tellement d'argent que les artistes eux-mêmes rentrent dans une sorte de " gagatisation " avec un public très jeune, car c'est eux qui ont le plus grand pouvoir d'achat de disques. Après bien sûr moi, ce que je fais c'est du rap, mais les gens peuvent l'appeler comme ils le veulent. J'aime bien m'inviter dans plusieurs styles, s'il y en a qui veulent trouver que je fais du slam, de la chanson française,... y'a pas de problème.

Z : Un coté punk ??

R : Avec le punk ou le free-jazz, c'est que ce sont des musiques qui sont nées avec une démarche politique. Le punk qui est une musique d'anarchiste et le free-jazz qui est une musique de "liberté", de lutte comme celle des BLACKS PANTHERS,...C'est les points communs qu'ils pourraient y avoir. Après le rap est plus une musique de disque, de scène mais aussi de Dj's à la base.

Z : Puisqu'on parle de musique, est-ce que tu achètes beaucoup de skeuds ?

R : Ouais, j'achète pas mal, j'ai un peu cette manie de la collection. J'essaye d'avoir les originaux, dans le rap, dans la soul, dans la funk, dans la chanson française...

Z : Qu'est-ce que tu appelles la chanson française ?

R : Juliette Gréco, Serge Reggiani, Brassens,...et des moins connus comme Colette Magni, Jacques Debronckart...Colette Magni était le premier disque de Free-jazz français. C'est intéressant de découvrir d'autres choses, d'autres univers.

Z : Y'a pas mal d'images, de métaphores dans tes textes, de critiques, d'engagements,...comment fait-on pour passer d'un album où on met en avant pas mal de choses pour après passer à l'acte pour que les choses avancent ?

R : On avait le plus d'ambition possible pour faire ce disque. Notre ambition s'était de changer le monde en mettant le plus de richesses possible. C'était un gros travail, on ne voulait pas tout mâcher pour le public. On voulait déconstruire les idées reçues, tous les clichés. C'est énorme car déjà il y a des gens qui nous disent : " merci, t'as dit des trucs dans tes paroles qui nous ont touchés, pour mettre des mots sur des souffrances,..." Et c'est énorme car avant tout, avant de régler tous les problèmes il faut commencer par les définir. Et pour l'instant les problèmes on arrive pas à les définir. Donc nous, c'est ce qu'on a commencé à faire et on a pas fini, il faudra peut être 4, 5 , 10 albums pour le faire...Le problème c'est l'urgence. Maintenant ce qui se dit c'est par exemple qu'il faut aller voter pour le moins pire, car le message aujourd'hui c'est ça, que ce soit dans le rap où la société française. Vite dépêchons-nous, il y urgence ! Mais l'urgence, elle est là depuis des décennies. Et pour moi on ne déconstruit et ne construit rien dans l'urgence.

Z : Et c'est pour ça que tu as mis du temps ?

R : Oui j'ai mis du temps aussi car voilà j'ai sorti mon premier album et je sentais que j'avais plus grand chose à dire. J'écoutais de moins en moins de rap, de plus en plus d'autres musiques, je lisais, j'évoluais, et j'avais besoin que cette évolution je puisse la digérer pour la recracher ensuite. J'ai aussi fait la rencontre de Djohar avec qui j'ai co-écrit. Donc ça prend forcément plus de temps quand on a apprendre de quelqu'un, ses idées,...A la rigueur la création du disque n'a pas été aussi longue que ça, c'est la création dans la tête qui a pris le plus de temps.

Z : Tu dis "on " ?

R : Oui, "on" c'est Djohar et moi, vu que c'est de la co-écriture.

Z : On a envie de te dire : "on s'était donné rendez vous dans 4 ans", au lieu de 10, " l'enfoiré il a réussi, putain de con " Y'a un peu de toi aussi même si vous êtes deux ? y'a peut-être une partie plus intime de toi ?

R : Ouais bien sûr y'a toujours des deux dans une co-écriture, c'est jamais deux mains qui écrivent. C'est une main à un moment, et l'autre après, ou l'idée d'une personne avec la main, les mots, le vocabulaire de l'autre. C'est clair qu'un morceau comme Seul, il est très intime. Après dans la forme même de l'album, ça reste du rap, c'est ma voix et si j'ai pu assumer une co-écriture c'est parce que j'avais sorti un premier album seul. Malgré tout, le but c'est vraiment le projet, plus que les individus qu'ils l'ont créé, ça reste du rap artistique où l'ego a une part énorme...

Z : Ca ne rend pas fou l'ego quand c'est surdimensionné ?

R : Bah..après c'est des trucs à gérer, y'a pas de règles ça dépend des gens. Y'en a qui vivent que de ça et y'en a qui ont besoin que leur ego soit mis de coté pour la création,...Quelqu'un comme Jean-Jacques Goldman qui vient jamais en face de la caméra et d'autres individus qui y sont 24/24..voilà chacun sa personnalité et sa manière de faire.

Z : Y'en a qui y sont souvent et qui ont une certaine responsabilité...

R : Ouais, on parle d'un morceau comme Besoin d'oxygène, où le problème dans la relation entre l'Etat et les médias, c'est que ça forme presque un seul bloc. L' Etat c'est les médias et les médias c'est l'Etat, dans le sens où l'Etat est un peu le commanditaire des médias en France. C'est rempli de relations "intestines". C'est de la propagande même si c'est un peu cliché de dire tout ça. Mine de rien, ça nous construit, ça construit l'individu et de la plus jeune enfance on est assommé par ça. Ca va plus loin que la simple publicité, que la culture,...ça va dans la création de l'individu. Est-ce qu'il est plus formé par l'école, ses parents ou par le reste, la télévision, les magazines, les radios,...Il ne faut pas sous-estimer le pouvoir que ça a.

Z : Et ton oxygène à toi c'est quoi ?

R : L'oxygène, pour moi, c'est de se plonger dans l'imagination, de me plonger dans la culture, d'imbriquer des mots, des sons, des idées...J'essaye de créer avec tout. Je m'intéresse à la musique, l'écriture, l'image ; et tout pour essayer à chaque fois de faire des pieds de nez à pas mal de choses qui se font.

Z : Ca fait parti de tes projets ? Tu parlais d'images ?

R : Oui, j'avais déjà écrit un scénario qui a été produit, j'ai fait le clip oxygène, j'ai écrit 2, 3 autres trucs que j'aimerais faire moi ou le donner à d'autres pour qu'ils les réalisent. Pour moi c'est un peu le même délire que l'écriture, et que la composition musicale. Ça reste de la création. L'important c'est l'idée, et comment la mettre en place pour qu'elle soit la plus évidente possible.

Z : Tu parlais de chanson française tout à l'heure, que penses-tu de la " nouvelle chanson française ", les Benabar, Cali,... ?

R : Je sais pas, je me tiens pas trop au courant de ce qui se fait, car j'entends plus que je n'écoute. Ça claque pas à mon oreille, j'économise mon oreille pour d'autres trucs en fait, comme des trucs malheureusement plus anciens. Mais je suis pas un conservateur de la musique, j'aimerais bien qu'aujourd'hui il y ait des trucs qui me donnent la "gouache" et qui me fassent peur pour que je sois plus productif, comme le début du rap par exemple. Après y'a des trucs que forcément je ne connais pas donc je peux être surpris par des choses. Je dis pas que tout est nul mais de ce que j'entends dans les gros médias, y'a rien qui me plait.

Titre d'un artiste ou d'un groupe qui pourrait représenter ce que tu fais : (Sans hésitation) - Jacques Debronckart Je suis heureux